L’application en 2013 puis en 2014, de la réforme des rythmes scolaires a conduit à une profonde réorganisation du travail des agents territoriaux travaillant dans les écoles. En première ligne, les animateurs et les ATSEM ont du s’adapter à de nouvelles missions, dans des conditions qui n’ont pas été simples. Aujourd’hui, beaucoup se disent fatigués du fait d’un nouveau planning qui ne respecte pas leur rythme. Leurs employeurs devront répondre à des besoins de formation nombreux.

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Pour les agents des écoles de Saint-Brieuc, la rentrée 2014 a été très éprouvante. En cause : la mise en place de la réforme des rythmes scolaires, généralisée à cette date. Dès les premiers jours, l’organisation, telle que prévue, ne tient pas la route. Les enseignants des écoles maternelles dénoncent leurs conditions de travail à la reprise des cours à 14h15. Ils sont seuls à encadrer les enfants qui se réveillent de leur sieste et ceux qui terminent leur temps d’activités périscolaires. Avant l’entrée en vigueur de la réforme, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) prêtaient main forte aux enseignants à ce moment de la journée.
Mais, en plus de leur mission d’assistance en classe et de l’encadrement du temps de restauration, celles-ci ont à présent, durant la pause du midi, la responsabilité des nouvelles activités péri-éducatives (NAP). Ce n’est qu’après avoir effectué cette tâche qu’elles peuvent se consacrer à l’entretien des locaux… Mais c’est précisément à ce moment-là que les enseignants ont besoin d’elles. Or, l’aide de l’ATSEM n’est pas superflue : à cette époque de l’année, certains des tout jeunes enfants ont encore des difficultés à rester propres.

« Enfants, parents, agents n’en peuvent plus ! ». Les NAP organisées durant la pause méridienne posent d’importantes difficultés aux personnels, notamment les agents d’hygiène-restauration. La mairie ne leur laisse pas le temps d’une concertation avec l’ensemble de l’équipe avant de prendre en charge les élèves. Ils ne peuvent ainsi pas faire le point sur les absences éventuelles.
Le premier service de restauration dure entre 11h45 et 12h25. A ce moment, un ou deux agents dressent le couvert pour un deuxième service, qui débute un quart d’heure après. Les enfants qui viennent de déjeuner sont rassemblés pour faire des groupes par activités. Certains sortent de l’école. « Attention alors à ne pas se tromper, il faut savoir exactement qui est sorti ! », indique Sylvie Fourré, responsable d’accueil périscolaire et secrétaire du syndicat Force ouvrière des agents de la ville de Saint-Brieuc.

A 13h20, tous les enfants ont fini de déjeuner. Quel que soit leur métier, tous les agents sont affectés aux NAP. Les ateliers ne sont pas installés et trois quart d’heure plus tard tout doit être rangé… Puis, à 14h05, les agents d’hygiène restauration ont à s’occuper du nettoyage et de la vaisselle. Sylvie Fourré dénonce un train d’enfer, qui ne respecte pas le rythme des personnels. Confrontés à une succession d’activités effectuées sur de courts laps de temps, les agents territoriaux n’ont notamment pas d’autre choix que de déjeuner soit à 11h00, soit à 15h00.
Début octobre, les agents en ont assez: ils débutent une grève illimitée. Des manifestations devant la mairie réunissent quotidiennement jusqu’à 200 personnes. Sur une banderole, on peut lire que « enfants, parents, agents n’en peuvent plus ! ». Il faudra onze jours pour que la mairie propose des aménagements, en particulier concernant l’organisation de la pause méridienne.
Une rentrée compliquée. A Marseille aussi, les personnels des cantines et des écoles ont été contraints, dès la rentrée, de faire grève pour tenter de se faire entendre par des élus traînant les pieds pour mettre en place la réforme. Or, fin janvier 2015, le mouvement des personnels se poursuivait.
En cause, une surcharge de travail liée à un manque criant de personnels : une ATSEM de la ville de Marseille encadre 25 enfants durant le temps de restauration, contre seulement 12 pour son homologue de Lyon. Ce surcroît de travail a été aggravé en début d’année scolaire, alors que les temps d’activités périscolaires n’étaient pas encore sur pied. « Les ATSEM étaient tenues de garder les enfants le vendredi au-delà de 13h30, en attendant que les parents en retard arrivent. Mais certains parents ne venaient pas chercher leurs enfants », explique Evelyne Michel, secrétaire adjointe du syndicat Force ouvrière des personnels de la ville de Marseille. A présent, les TAP existent heureusement dans la plupart des écoles de la cité phocéenne. Mais pour cela, la municipalité a du recruter, en urgence et sur des contrats précaires, des milliers d’animateurs à peine formés.

Certes, ailleurs en France, la rentrée s’est souvent mieux passée qu’à Marseille ou Saint-Brieuc. Mais, quasiment partout, elle s’est traduite par de nombreuses difficultés. Selon une enquête de l’Association nationale des directeurs de l’éducation des villes (ANDEV) réalisée à l’automne dernier auprès de 210 de ses adhérents, 73 % des villes ont jugé la rentrée « compliquée ». Un chiffre qui grimpe à 86 % dans celles qui ont attendu 2014 pour mettre en place la réforme. Par ailleurs, 58 % des adhérents ayant répondu, ont trouvé la rentrée « tendue ». Les villes ayant appliqué la réforme dès 2013 font cependant part d’opinions nettement plus positives. 75 % d’entre elles ont estimé que cette rentrée 2014 a été « sereine » et seulement 38 % l’ont trouvée compliquée.

Les services de la culture et des sports, eux aussi touchés. La réorganisation du temps de travail des personnels a été l’un des gros points noirs de la rentrée. La moitié des répondants à l’enquête de l’ANDEV ont placé cette question en tête des difficultés du moment. Il faut dire que la réforme a souvent eu un impact sur une large partie des personnels.
Lorsqu’il y a eu une réorganisation du service municipal en charge de l’enfance (cas de figure très majoritaire), elle a touché, dans 62 % des cas, aussi bien les personnels administratifs que les personnels de terrain. Dans 71 % des cas, les services d’entretien ont également été réorganisés.

Les services sport et culture et les services techniques l’ont été dans une moindre mesure (respectivement 44 % et 28 %). La réorganisation s’est essentiellement traduite par un changement dans les horaires des personnels administratifs et des personnels de terrain (85%) et une redéfinition des fiches de poste des missions des agents (85% également).

Le personnel administratif, notamment celui en charge des questions d’éducation a vu ses horaires de travail modifiés afin de permettre, notamment, un accueil téléphonique plus tôt le mercredi matin. Les personnels en charge de la culture, notamment les agents des bibliothèques jeunesse, mais également les gardiens des écoles ont vu eux aussi leur emploi du temps modifié. Certains agents de la filière technique, notamment les agents d’entretien, se sont vu confier les missions d’entretien des bâtiments scolaires jusque-là dévolues aux ATSEM.

Quant aux agents chargés de la restauration, leur charge de travail a parfois augmenté, comme à Lyon, du fait d’une fréquentation plus grande du temps de midi par les élèves. Pour autant, leur rémunération n’a pas bougé. En outre, dans de nombreuses communes, un repas est désormais proposé aux élèves le mercredi midi.

Précarité de l’emploi. Tous les personnels territoriaux sont à présent le plus souvent amenés à travailler le mercredi matin, jour retenu de façon quasi unanime pour la demi-journée de cours supplémentaire. Il en résulte une fatigue plus grande pour eux, car la coupure du mercredi a disparu, comme le constate Sylvie Fourré à Saint-Brieuc. Il y a quand même un point positif : en compensation, les ATSEM et les personnels en charge de l’entretien ont obtenu des jours de congés supplémentaires. C’est le cas à Saint-Brieuc et à Marseille. Les agents territoriaux des écoles voient ainsi leurs vacances alignées sur celles des enseignants. C’est un motif de satisfaction pour les intéressés, note Sylvie Fourré.

D’autres problèmes récurrents sont cités. Comme la difficulté que les collectivités, en concurrence les unes avec les autres, ont éprouvé pour recruter des animateurs. Cela ne surprend guère quand on sait que les besoins en animateurs découlant de l’application de la réforme sont compris dans une fourchette de 70.000 à 200.000 (chiffre cité en janvier 2015 par la secrétaire d’Etat en charge de l’Enseignement supérieur). Pour satisfaire leurs besoins, les collectivités ont embauché – souvent sous contrat à durée déterminée ou par la voie d’un contrat aidé – des étudiants, des chômeurs ou des salariés. Des effectifs ont aussi été redéployés avec l’affectation d’heures supplémentaires à certains personnels.

Turn-over. Les nouvelles recrues ne sont toutefois pas toujours formées à l’encadrement des enfants. Par ailleurs, compte tenu des conditions d’emploi précaires, de durées de travail très limitées quotidiennement et de la faible rémunération qui leur sont offertes, ces animateurs sont souvent absents, ou donnent leur démission. Ce qui donne lieu à un turn-over important, rendant plus difficile les conditions d’encadrement des NAP.

« Fréquemment une nouvelle tête inconnue de tout le personnel présent arrive le vendredi après-midi, s’annonce animateur de ceci ou cela et prend en charge un groupe d’enfants », a ainsi témoigné un responsable syndical de l’Hérault lors d’une rencontre nationale sur les rythmes scolaires organisée le 19 novembre dernier par Force ouvrière.

« Pour les professionnels, il est indispensable dans ces conditions d’engager un travail de revalorisation du métier d’animateur, comme l’observe une récente étude du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) portant sur le bilan de la réforme.

S’agissant des ATSEM, l’absence d’une formation à l’animation est également patente. A Bully-les-Mines, « certaines ATSEM déchantent » en dépit de l’habitude qu’elles ont d’être en contact avec les enfants, témoigne Vincent Haudegond, secrétaire général du syndicat Force ouvrière des agents de cette ville du Pas-de-Calais. L’absence d’un professeur des écoles change tout : c’est à présent à l’ATSEM seule qu’incombe la responsabilité de diriger le groupe. Joëlle Rondepierre, secrétaire générale du groupement départemental Force ouvrière pour les services publics et de santé du Rhône dresse un constat similaire pour la ville de Lyon : la responsabilité des NAP n’a été confiée qu’à des ATSEM volontaires et, malgré tout, certaines « ont le sentiment d’être en situation d’échec ».

Par ailleurs, des zones d’ombre existent dans les relations entre les Atsem et les animateurs, lorsqu’elles participent à l’encadrement des NAP. Les statuts particuliers des cadres d’emplois n’ont pas prévu ce cas de figure. Il serait utile qu’une clarification soit apportée, comme l’a recommandé le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale (CSFPT) dans un rapport, adopté en juillet 2014, sur la réforme des rythmes scolaires.

En dépit de ces points négatifs, on peut néanmoins considérer, à l’instar de plusieurs responsables de collectivités interrogés par le CSFPT, que les ATSEM ont vu leur rôle être valorisé : leur activité d’entretien est réduite, alors que dans le même temps celle de l’assistance pédagogique est élargie.

Salles de classe, salles à tout faire. Un des autres gros obstacles à une mise en œuvre sereine de la réforme vient indéniablement du manque d’équipements et de matériels, qui conduit souvent les personnels territoriaux à organiser les NAP dans les salles de classe, en dépit des réticences des enseignants. Certaines villes ont tenté d’arranger les choses. A Creil par exemple, on a fait attention de distinguer le matériel et les fournitures des NAP, comme l’a décrit il y a un an Danièle Carlier, adjointe au maire. « Nous avons prévu des armoires pour les activités périscolaires, réglé les querelles de photocopieuses et nous nous sommes engagés à remplacer ce qui aurait été cassé – les animateurs disposent d’ailleurs d’un budget de commande pour leur matériel », expliquait-elle devant la mission d’information du Sénat sur les rythmes scolaires. Mais toutes les communes n’ont pas pris de tels soins.

En fin de compte, l’utilisation des salles de classe pour les TAP rend plus difficile leur entretien, comme l’a souligné Bernard Lempereur, du Syndicat national unifié des directeurs, instituteurs et professeurs des écoles de l’enseignement public (SNUDI-FO). « La salle de classe doit être libérée pour les activités péri-éducatives sans que le ménage soit fait, et il est fréquent que les enseignants retrouvent alors une salle de classe très sale le lendemain », a-t-il expliqué lui aussi, il y a un an, auprès des sénateurs.

Les difficultés que rencontrent la plupart des communes tiennent bien sûr à l’obligation d’appliquer une réforme avec des moyens contraints, surtout dans un contexte financier défavorable (les dotations de l’Etat aux collectivités vont baisser de 11 milliards d’euros entre 2015 et 2017). Or, selon la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) et l’Association des maires de France (AMF), le coût de la réforme s’est élevé pour les communes à quelque 180 euros par élève, pour l’année scolaire 2013-2014. Certes, il a été ramené à 130 euros avec l’aide de l’Etat et même à 90 euros pour les communes en difficulté. Mais pour financer cette dépense supplémentaire qui demeure malgré tout importante, les communes ont été contraintes de réduire les budgets, notamment de leurs services jeunesse et de leurs centres de loisirs, ce qui a déstabilisé l’activité de ces structures, selon Vincent Haudegond.

« Mobilisation des services municipaux ». Malgré des ajustements en cours ou encore à venir, l’application des nouveaux rythmes scolaires devrait encore susciter pas mal de problèmes. Cela conduisait Force ouvrière, dans l’intérêt de tous, familles et professionnels des écoles, à réclamer, le 19 novembre dernier auprès du cabinet de la ministre de l’Education, l’abrogation de la réforme.

Dans un contexte pourtant tendu et malgré de réels problèmes, la « mobilisation des services municipaux » aura été en tout cas au rendez-vous de la mise en œuvre de la réforme pour 62 % des directeurs de l’éducation des villes interrogés à l’automne dernier par l’ANDEV. En outre, lorsque les collectivités disposaient déjà d’animateurs expérimentés, ceux-ci ont eu « un rôle déterminant » du fait de « leur investissement », selon 55 % de ces personnes. En revanche, les bonnes relations avec les enseignants et la qualité des associations ont contribué au succès de la mise en œuvre de la réforme pour 14% et 12 % seulement des directeurs interrogés. C’est le signe que, dans ces domaines, les choses sont largement perfectibles. En demandant, en conclusion de son rapport sur le bilan de la réforme, « une revalorisation indiciaire et catégorielle pour tous les agents impactés », le CSFPT est donc bien inspiré.

Thomas BEUREY / Projets publics pour Force Ouvrière

 

 

 

 

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